Cela fait bientôt –ce matin en fait- quatre jours qu'elles sont à Soleil Noir. Eloise observe, rêveuse, le plafond. Elle se sent fatiguée, vraiment. Fatiguée des autres, fatiguée de leurs piaillements ridicules pour séduire Sebastian. Il est charmant, il est jeune, il a du talent, il est passionné. Oui, il a tout de l'homme parfait. Peut être l'est- il un peu trop d'ailleurs.
Mais ce qui la chagrine c'est cette compétition, invisible, qui les sépare toutes les 6 désormais. Leur amitié a une faille, et c'est le bel homme qui leur sert d'hôte. Eloise a l'esprit aventureux et libre. Elle répète à qui veut l'entendre qu'elle ne se mariera sûrement pas, car elle trouve qu'un bout de papier ne sert à rien quand on s'aime. Elle ne veut pas d'enfants non plus. Enfin, elle sait qu'elle en aura quand même, mais dans ce cas, pas avant les 27 ans révolus.
C'était une excellent élève au lycée. L'année prochaine, elle quittera Paris et sa banlieue pour s'installer à Grenoble, afin d'y poursuivre ses études, à L'institut de Sciences Politiques. Mais pour le moment, elle lézarde sous la couette et profite d'un de ses rares moments de solitudes et de quiétude. La tête enfouie dans un monticule de coussins, elle soupire d'aise. Elle tâtonne, cherchant son ipod. Elle se le visse sur les oreilles, choisit une chanson. Un Giorno Per Noi. Elle se détend et s'enfonce un peu plus sous la couette. Elle adore la musique, elle ne conçoit pas la vie sans. C'est son oxygène. Sans elle, Eloise s'étiole. N'a-t-elle pas d'ailleurs un disque dur rempli de musique à la maison ?
Elle ferme les yeux et se laisse envelopper d'une douce torpeur. Elle imagine le beau Sebastian. Pour la première fois, elle sont toutes les six d'accord : il est terriblement séduisant. Sans faire une seul geste pour elle particulièrement, sans un mot doux et sans un regard éloquent, il a éveillé en elle des appétits que son corps de fille faisait sommeiller. Devant Sebastian, la jeune fille à l'esprit vif s'emmêle les pinceaux, bafouille, rougit.
La première chose qu'elle regarde chez un garçon, là ou ses amies reluquent les fesses ou le torse, se sont les yeux. C'est le reflet de l'âme. Ceux de Sebastian brûlent comme un ange en enfer. Ils sont noirs et profonds. Elle voudrait s'y perdre, le découvrir. Mais les trois jours passés, il s'était plus occupé à courtiser Aurore, Laura et Cassandre. Les rares moments ou elle avait été en sa compagnie, elle avait pu noter qu'il était très cultivé, passionné par les arts et l'histoire...
Celles qui avaient le plus de verves, Cassandre et Padmée animaient les débats. Amy souriait, et prenait de plus en plus part à la conversation, relatant ses voyages, au Kenya notamment, ou elle avait rencontré une tribu Massaï. Sebastian les regardaient intensément, riant de leur jeux de mots, frissonnant avec elles au souvenirs de leurs frayeurs d'enfants. Aurore les observait, malicieuse.
Eloise avait saisit de nombreux regards entre elle et le jeune homme. Leur vieille amitié sans doute. Après tout, leur famille se connaissaient depuis longtemps. Mais dans les yeux sombres d'Aurore luisait quelque chose qu'Eloise ne parvenait pas vraiment à s'expliquer. De la compassion pour ses amies et de la méfiance envers Sebastian. Une certaine animosité aussi. Il jouait avec elles, et cela devait déplaire à la jolie brune.
La veille, elle avait confié, au coin du feu, qu'elle le trouvait profondément changé. Elle, Eloise, lisait et écoutait les discussions sans y prendre part. Comment briller quand trois dindes, pas si nouilles que ça d'ailleurs, se dandinent et rivalisent d'humour, d'intelligence et d'esprit devant un garçon ? Laura chantait toujours, et leur hôte se montrait courtois envers elle, applaudissant à pleines paumes à chaque fin de ce mini récital.
Quelqu'un toqua la porte. Eloise ouvrit un ½il, en grognant. Pourquoi le sort s'acharnait t'il sur elle ? A chaque fois qu'elle commençait un beau rêve il fallait que quelqu'un le brise ! Elle voulait glisser dans ce cocon qu'elle venait de se fabriquer, ou les yeux de Sebastian ne regarderaient qu'elle, qu'il n'aimerait qu'elle, et que pour une fois, se serait lui qui serait hypnotisé. La frimousse réjouie de Padmée apparu.
Eloise l'invita à rentrer, à contre c½ur pourtant. Les deux filles avaient tissé une relation privilégiées. Des liens forts unissaient les 6 filles mais des alliances naturelles existaient. Aurore était la confidente d'Amy, qui adorait Cassandre, qui aimait rire avec Laura, qui partageait sa passion pour la musique avec Eloise, qui rêvait avec Padmée... Les deux filles étaient amies avant de rencontrer les 4 autres, et leurs liens puissants avaient perdurés. Padmée s'assit sur le rebord du lit :
-« Debout Eloise, il est tard ! »
La jeune fille se retourne et lui fait face. Elle a un teint de poupée de porcelaine, elle semble fragile et sage à la voir, mais c'est un volcan qui sommeille en elle. Ses cheveux sont sombres et bouclés, qui retombent en boucles rebelles sur ses épaules fines. Ses yeux sont changeants, entre le marron et le vert. Eloise cherche ses lunettes, regarde l'heure. Midi.
« Feignasse » se moque son amie.
-« Enfin levée » rit Amy avant de rejoindre les filles.
« La journée risque d'être dure... » ajoute Laura. Cassandre pouffe et dit :
-« Je ne sais pas pourquoi, mais je lis dans le marc de café ce matin, et je peux prédire l'avenir...
-Ah bon ? Dis ! » réplique Amy, entrant dans le jeu. Cassandre fait comme si elle lisait dans sa tasse, en bougeant des bras et murmurant du charabia. Les filles pouffent.
-« Je vois, je vois... Une descente de lit sportive ! »
Les 4 amies prennent le matelas, et le font se renverser. Eloise, dans un mouvement ridicule, digne d'un clown, se retrouve par terre, les fesses en l'air. Elles l'entourent toutes. La bonne humeur est de retour. Laura aide la jeune fille à se relever. Aurore entre à cet instant. Elle reste étonnée sur le seuil de la porte.
-« Vous auriez quand même pu la laisser se lever, ironise t'elle, elle ne va pas s'envoler !
-Non, mais elle risque de se rendormir ! » la taquine Cassandre.
Bon gré mal gré, Eloise fait bonne figure et leur sourit, en se levant. Une holà reçoit l'exploit et les 6 jeunes filles éclatent d'un rire clair. D'un geste vif, Eloise se saisit d'un oreiller, et le lance sur Amy. La bataille est engagée ! Des gloussements et des plumes émanent de la chambre et inondent la maison de joie de vivre. Elles jouent et s'amusent comme des gamines. Mais ne le sont elles pas encore un peu ?
Une nouvelle tête vient passer l'embrasure de la porte. La voix caverneuse et posée de Sebastian ramène l'ordre et le calme. Elle le regardent toutes, penaudes. Padmée est la première à s'effacer, sans un mot, fixant obstinément le parquet. Aurore regarde Eloise et Sebastian, intensément, un sourire joyeux aux lèvres. Elle fait un clin d'½il de connivence à son amie et quitte la pièce avec précipitation. Amy glisse à l'oreille d'Eloise :
-« Profites en bien, il est tout à toi ma belle. Un oiseau rare celui là... »
Elle sort, à son tour. Laura et Cassandre observent la scène, embarrassées. Chacue cherche un prétexte pour s'éclipser. Elles sont mal à l'aise. Chacune a vécu avec Sebastian des instants intenses et intimes. Il leur désigne la sortie d'un signe de tête. Sans comprendre ce qui leur arrive, elle se voient partir. Laura sort pour prendre l'air. Une nouvelle nausée s'est emparée d'elle. Cassandre elle, décide de s'isoler, pour calmer ses ressentiments et cette colère sourde qui bouillonne en elle et bat ses tempes.
Eloise est en débardeur et en boxer, ses habits de nuit. Ses cheveux sont défaits et quelques plumes de oreillers y sont accrochés. Elle souffle un grand coup, et elle le observe virevolter autour d'elle. Elle rougit alors devant le jeune homme, et s'excuse pour sa mise.
-« Vous êtes très bien comme ça. » la rassure t'il, appuyant ses dires pas un sourire ravageur.
Eloise n'est pas pudique par nature. Juste ce qu'il faut. Elle n'est pas embarrassée pour se changer devant ses amies, pour aller en sport, mais être en sous vêtements devant un garçon, c'est une autre affaire...
-« Pouvez vous vous retourner s'il vous plait ?
-Pourquoi ? » réplique t'il faussement naïf.
Elle pince les lèvres. Le jeune homme s'exécute. Il se retourne, face au miroir. Elle enfile à toute vitesse un vieux jean et un T-shirt rouge ou quelques boutons multicolores parsèment l'épaule. Lui la détaille du regard, à travers la glace, apprend les courbes de ce corps blanc, qui frémit à cause d'un courant d'air. Avec fierté elle reprend.
-« Là, vous pouvez vous retourner, désormais. »
Sebastian sait que la jeune fille est persuadée d'avoir protégé son honneur, qu'il n'a rien vu. Peine perdue. La situation cocasse le fait rire. Eloise le dévisage. Il s'en sort par une pirouette.
-« Il semblerait que mon lit soit à votre convenance.
-Je n'ai jamais aussi bien dormi de ma vie. Je pourrai y passer mes journées. On dirait... comment dire.. qu'il a été fait pour moi... Il se moule parfaitement à mon corps » termine t'elle suggestive.
Elle se mord les lèvres, étonnée de son manque de pudeur et du sous entendu qu'elle vient de faire. Le sourire de Sebastian s'élargit un peu plus encore. Il s'assoit sur le matelas, et tapote un peu la couette, invitant la jeune fille à le rejoindre. Eloise est comme magnétisée. Elle prend cependant tout son temps pour arriver à sa hauteur. Il a les jambes un peu écartées, une mine triomphante. On dirait un général qui vient de gagner une bataille décisive. Le jeune homme la jauge de toute sa hauteur. Le pouls reste régulier, elle est maîtresse de ses émotions. Eloise se glisse vers lui et lui fait face, les bras tranquillement croisés sur sa poitrine.
-« Que voulez vous de moi ?
-Moi ? Rien ! » rit il.
Elle sait qu'il ment. Pourtant elle veut le croire. Elle repose avec flegme et patience sa question. Une lueur lancinante au creux des prunelles du jeune homme s'est embrasée, et la fait s'alanguir. Il passe ses mains autour de sa taille et l'attire à lui. Elle émet un mouvement de recul. Il la serre plus fort. Eloise sent son c½ur s'emballer, elle a chaud et elle tremble. Sebastian a posé sa tête sur son abdomen. Elle la lui prend dans ses mains, et passe avec tendresse ses doigts dans ses cheveux, la mine réjouie. La jeune fille n'osait espérer un tel moment d'intimité entre eux. La mollesse gagne du terrain. Sebastian profite de cet instant d'abandon pour la faire basculer sur le lit, en douceur.
Eloise s'alanguit un peu plus, papillonne des cils et se love contre le torse du jeune homme, inspirant sa bonne odeur. Il la laisse faire, prenant plaisir à la voir s'enhardir. Il serre les petits doigts dans les siens. Eloise soupire d'aise. Elle voudrait que le temps d'arrête. Rester ainsi, pour l'éternité, au creux des bras puissants de Sebastian. Elle sourit, mutine. Elle avait confié à ses amies, quelques jours auparavant :
-« Avec lui c'est ce qu'il veut, ou il veut, quand il veut ! »La boutade devenait réalité.
Le jeune homme cherchait un moyen de poursuivre plus avant leur étreinte. Savoir quel goût elle a. Il s'écarte un peu d'elle. Elle soupire et ronronne. Eloise est presque assoupie, les traits détendus, et un joli sourire illumine son visage. Il touche doucement les lèvres rosées et humides pour le baiser. La jeune fille ne bouge plus. Elle ose à peine respirer, de peur de briser le charme. Elle le regarde intensément. C'est comme si ce qu'il se passait entre eux était naturel.
Elle le voit rapprocher doucement son visage du sien. Par instinct, elle rejette le sien en arrière, se cambre un peu, pour mieux épouser le corps du garçon. Sebastian sourit toujours. Elle a fermé les yeux. Il n'a plus à jouer. Une mine froide et calculatrice glace ses traits. Il fait peur. Il dépose avec méthode un baiser sur la bouche de la jeune femme. Eloise sent une chaleur intense la parcourir. Sebastian fouille sa bouche, avec passion croit elle. Un froid glacial soudain. Comme si on lui enlevait une partie de son âme, comme si elle allait mourir. Elle recule et rompt le baiser, brutalement. Quand elle rouvre les yeux, sa mine est affolée. Elle porte la main à sa gorge, respire fort. Sebastian reprend son manège, pour rester au dessus de tout soupçon.
-« Eloise, qu'y a t'il ?
-Je... » commence t'elle.
Mais que dire de plus. Elle ferme la bouche, baisse les yeux et murmure, embarrassée :
-« Rien. Rien du tout. »
Elle se rallonge contre son torse, se serre un peu contre lui et laisse filer l'air de ses poumons. Son c½ur se calme, doucement. La main de la jeune fille repose sur la poitrine de Sebastian. Elle est glacée, elle aussi.
« Oh ! » fait elle en la retirant.
Lui l'observe, toujours avec une folle intensité. Ses yeux calmes reflètent comme toujours des flammes invisibles.
-« J'ai toujours eu un espace froid ici. » se contente t'il d'expliquer en haussant les épaules.
Eloise se bat contre la Paresse qui recommence à l'envahir. Elle reste perplexe. Le téléphone sonne. La voix de Cassandre raisonne dans le manoir.
-« Sebastian c'est pour vous ! »
Le jeune homme quitte la couche et répond :
-« J'arrive, dites de patienter. »
Il passe le pas de la porte en lançant un dernier regard ténébreux à Eloise. La jeune fille opine du chef et se lève, doucement. La Paresse la quitte, enfin. Elle veut comprendre ce qu'il vient de se produire entre Sebastian et elle.
Amy, la benjamine du groupe, rentre dans la chambre, un sourire malicieux aux lèvres. Elle se doute de ce qui vient de se produire. Qui pourra donc ne pas succomber aux charmes du beau jeune homme ?
Seules Padmée et elle sont restées de marbre face à ses avances. Eloise s'est fait prendre au piège de la lueur infernale qui danse dans les prunelles de leur hôte. Amy sait aussi que c'est fini entre son amie et lui, avant même que quelque chose n'ai commencé entre eux. Comme avec Aurore, Laura et Cassandre. Elle prend un ton enjoué et lance :
-« Tu viens, on va pique niquer !
-Oui. Je cherche mon sac et je descends. »
Amy dépose un baiser sur la joue de son amie et s'efface comme un ange, dans un éclat de rire clair et enfantin.
Pendant qu'Eloise jette dans son sac à dos Eastpack bleu foncé crèmes solaires, jeux de cartes appareil photos et MP3, elle ne peut oublier ce froid intense durant le baiser qu'elle a échangé avec Sebastian, ainsi que sa peau glacée. Elle passe son doigt sur ses lèvres et réfléchi. La peur a remplacé le désir de lui. Pourtant quelque chose d'invisible la pousse vers ce jeune homme, indépendamment de sa volonté. Il faut qu'elle reste sur ses gardes. Par précaution.
Plus elle se repasse la scène, plus elle est certaine que quelque chose avait cloché sous ses doigts.
« Oui c'est ça » chuchote t'elle, presque abasourdie par sa découverte.
A aucun moment elle n'avait sentit le pouls de Sebastian.